Qui mettra la main au portefeuille pour la souveraineté ?

Qui mettra la main au portefeuille pour la souveraineté ?

Pas de souveraineté numérique sans infrastructure locale, et cela concerne directement le marché des centres de données en Belgique. La souveraineté est toutefois un concept large. Les données doivent-elles rester à lintérieur des frontières nationales, ou lUE suffit-elle? Et qui peut être propriétaire du centre de données? Une question se détache toutefois nettement: qui est réellement prêt à payer plus pour la souveraineté?

À qui confiez-vous vos données? Une méfiance saine à légard de la Chine a toujours existé. Les fournisseurs de cloud chinois tels quAlibaba ne jouent pas de rôle significatif dans la vie économique européenne. En revanche, les entreprises technologiques américaines sont très étroitement liées aux organisations européennes. Depuis le début du second mandat de Donald Trump aux États-Unis, il est soudainement devenu très clair pour beaucoup de gens quune plus grande souveraineté numérique nest peut-être pas une mauvaise chose.

Une prise de conscience accrue

La prise de conscience émergente autour de la souveraineté peut jouer un rôle majeur pour les spécialistes locaux des centres de données. La demande de souveraineté implique-t-elle que les citoyens et les entreprises exigent davantage dinfrastructures numériques dans leur propre pays?

ITdaily réunit six experts autour de la table pour analyser le sujet en profondeur. Sont présents: Martijn Aerts, VP Secure Power Belgique Pays-Bas chez Schneider Electric, Jeroen Derveaux, Department Manager DBFMO chez Equans, Kenneth Deviaene, Solution Sales Representative chez Combell, Eric Lisica, COO de Kevlinx, Karel Verplaetsen, Technical Systems Engineer pour Panduit et Patrick Van der Wilt, Chief Commercial Officer de Penta Infra.

«Les clients recherchent la souveraineté à différents niveaux», constate M. Deviaene. «Certaines organisations se contentent de données en Europe, tandis que dautres veulent réellement conserver leurs données en Belgique.» M. Lisica observe une tendance similaire: «La demande émane réellement des clients, notamment parce que de nouvelles réglementations obligent les entreprises à la souveraineté.»

La demande émane réellement des clients, notamment parce que de nouvelles réglementations obligent les entreprises à la souveraineté.

Eric Lisica, COO Kevlinx

Définir la souveraineté

La première question de toute discussion sur la souveraineté porte sur sa définition. Ainsi, les grands fournisseurs de cloud mettent en avant ce quils appellent une offre souveraine, liée à des centres de données cloud en Europe. Lavis de M. Deviaene à ce sujet est clair: «Un centre de données local dun grand acteur américain na rien à voir avec la souveraineté.»

À quel point un élément doit-il être souverain pour être considéré comme tel?

Kenneth Deviaene, Solution Sales Representative chez Combell

La souveraineté est de toute façon une échelle. «À quel point un élément doit-il être souverain pour être considéré comme tel?» se demande M. Deviaene avec un certain sens de la poésie. M. Van der Wilt sintéresse en tout cas à linfrastructure physique. «Si vous voulez réduire les dépendances, cest par là quil faut commencer. Regardez les connexions physiques. Cest ainsi que vous reprenez les clés en main.»

Dans la pratique, il est bien sûr impossible de mettre en place une infrastructure complète, du bâtiment et de lélectricité aux serveurs et composants en passant par le réseau, qui soit entièrement belge ou même européenne. Lidentité de celui qui détient le contrôle est toutefois primordiale.

(Plus qu)une question juridique

Les participants à la discussion soulignent quil ne sagit pas seulement de la propriété juridique de linfrastructure et des solutions. La perception joue également un rôle majeur. M. Aerts: «Vous pouvez démontrer sur papier quune organisation est exempte dinfluences étrangères, mais vous devez tout de même rester prudent. En tant que fournisseur, vous devez réfléchir à ce à quoi vous voulez être associé.»

Vous pouvez démontrer sur papier quune organisation est exempte dinfluences étrangères, mais vous devez tout de même rester prudent.

Martijn Aerts, VP Secure Power België & Nederland Schneider Electric

M. Aerts évoque DigiD aux Pays-Bas. Cette identité numérique est hébergée par Solvinity, qui est actuellement rachetée par lentreprise américaine Kyndryl. «Pour ce genre de chose, peu importe que le rachat offre des garanties juridiques solides», affirme M. Aerts. «Si le gouvernement et les citoyens sont des clients, il faut éviter cela.» Il déplore le signal envoyé par de tels rachats.

Les experts saccordent à dire que la souveraineté se situe sur une échelle qui commence par une infrastructure indépendante. Indépendante signifie réellement entre des mains belges ou européennes, et non liée à une entreprise américaine ou chinoise. Même avec des contrats juridiquement blindés, cela mine lidée de souveraineté.

Dans ce contexte, les acteurs des centres de données peuvent saisir leur chance. La souveraineté est un argument de vente qui leur est offert sur un plateau dargent par le président Trump. «Bruxelles est dailleurs parfaitement positionnée pour jouer un rôle ici, grâce à la proximité des institutions de lUE», observe M. Van der Wilt.

Bruxelles est dailleurs parfaitement positionnée pour jouer un rôle, grâce à la proximité des institutions de lUE.

Patrick Van der Wilt, CCO de Penta Infra

Qui veut payer pour cela?

Reste à savoir si les organisations qui nont que ce mot à la bouche sont également prêtes à payer pour la souveraineté. Faire tourner une charge de travail intensive (IA) en Belgique coûte en effet plus cher que de placer cette même charge en Scandinavie ou même aux États-Unis.

Cest là que le bât blesse selon M. Deviaene: «Lhistoire est presque la même que pour la durabilité. Tout le monde en parle, mais personne ne veut payer volontairement. Quand ce nest pas obligatoire, personne ne veut débloquer de budget.»

Des obligations

Cela ne signifie pas quil ny a pas de demande pour des services informatiques souverains. «Si cest nécessaire, les organisations investissent.» Et cela devient de plus en plus nécessaire. «Des règles telles que le RGPD et NIS2 imposent déjà certaines obligations», illustre M. Verplaetsen. Dans ce cas, la souveraineté au niveau de lUE suffit. Il y a ensuite les secteurs fortement réglementés. «Là, tout doit souvent être national, et cela peut aller très loin», explique M. Deviaene.

De manière générale, M. Verplaetsen regrette un manque de vision. «Combien dentreprises ont réellement une stratégie claire à ce sujet? On parle beaucoup, mais y a-t-il un plan? Des audits externes sont nécessaires, et les connexions physiques rendent lhistoire encore plus complexe. Une véritable souveraineté implique énormément de choses, ce qui la rend difficile à atteindre.»

Le gouvernement manque également de fermeté. «Dans la défense, on examine attentivement lorigine des systèmes», constate M. Derveaux. «Mais dans dautres secteurs, cela narrive pas si souvent.» Ainsi, la souveraineté est rapidement compromise en sappuyant sur des fournisseurs extra-européens dans la couche physique de linfrastructure numérique.

Dans la défense, on examine attentivement lorigine des systèmes, mais dans dautres secteurs, cela narrive pas si souvent.

Jeroen Derveaux, Department Manager DBFMO Equans

«Les gouvernements eux-mêmes, ainsi que les hôpitaux, sont traditionnellement plus préoccupés par le sujet», ajoute M. Van der Wilt. «Pour une infrastructure aussi critique, une souveraineté à cent pour cent est essentielle.»

Temps de réflexion

M. Aerts pense que chaque pays doit se demander dans quel domaine il doit exceller. Cette idée a également été abordée lors de la discussion sur le rôle de la Belgique dans le paysage des centres de données. Dans ce contexte également, un rôle important est réservé aux centres de données locaux. «Dans les très grands campus, il nest pas question de souveraineté. Impliquez léconomie locale dans les centres de données, cela profitera également à la réputation du secteur.»


Ceci est le troisième article dune série de trois suite à notre table ronde sur les centres de données. Cliquez ici pour visiter la page thématique avec les autres articles, la vidéo et nos partenaires.